Renouveau
Pierre et Gabriel consultait les écrans depuis trop longtemps pour ne pas être écoeurés. Tout ce qu'ils y voyaient n'était que violence, guerre et fourberie. Où qu'ils regardent, c'était le même scénario, avec plus ou moins de variante, mais avec un égal résultat.
On pouvait voir déferler à l'écran des images de guerres de toutes époques, des plus reculées au plus récentes, de catastrophes écologiques, de crash financiers retentissants, tous ces événements éclipsant les précédents par leur ampleur grandissante.
Ce qu'ils n'avaient pas remarqué, c'était que les nuages avaient subtilement fait leur apparition et s'épaississaient régulièrement. Le temps s'obscurcissait progressivement en même temps qu'un roulement lointain se faisait entendre. Finalement, Gabriel en prit conscience et donna à Pierre un coup de coude qui lui fit relever la tête.
Les écrans continuaient à déverser leur flot de mauvaises nouvelles, d'images d'horreur, de déchéance et de décrépitude. Les roulements se transformèrent en grondement à mesure que les nuages s'amoncelaient.
L'orage éclata enfin et c'est avec tristesse mais soulagement qu'ils entendirent la voix du Patron :
'J'en ai assez! Nettoyage!'
Gabriel se tourna vers la console et appela :
'Apollyon! Le patron a commandé le nettoyage! Tout de suite!'
*
L'horizon martien fut illuminé d'une couleur ocre, comme si subitement la poussière martienne s'était dissipée dans l'athmosphère. L'équipe de surveillance sonna l'alarme et appela le commandant de la base. Ce dernier arriva promptement au poste de contrôle.
Malgré qu'on fut encore au milieu de la nuit martienne, le poste de contrôle était illuminé comme en plein jour. Le commandant se rendit à la console centrale.
'Qu'est-ce que c'est que cette lumière?' demanda-t'il.
Le contrôleur prit son temps avant de répondre, puis parla lentement.
'Les sondeurs orbitaux montrent une activité solaire extraordinaire, phénoménale. En fait, le soleil est devenu une nova!'
Le commandant se tourna vers les consoles astronomiques et force fut de constater que le technicien disait vrai. Le soleil avait littéralement explosé. La couleur était passée d'un blanc aveuglant à un rouge vif qui accentuait encore plus la plaine martienne environnante. Le diamètre solaire ne cessait de croître : il avait déjà dépassé l'orbite mercurienne et menaçait d'englober Vénus. Les indicateurs montraient une hausse vertigineuse des radiations solaires.
L'horreur s'installa dans son esprit alors qu'il réalisa que la Terre serait littéralement dévorée par la chaleur émise par la nouvelle activité du Soleil.
'Contactez Houston! Il faut savoir ce qui se passe là-bas!'
Le technicien lui répondit :
'Il n'y a plus aucun contact radio avec la terre depuis l'explosion. En fait, il n'y a plus aucun signal radio perceptible dans l'espace. C'est le silence total. C'est le même effet qu'une explosion atomique.'
Les membres de l'équipe scientifique commençaient à arriver et un murmure de plus en plus fort se faisait entendre.
Le technicien reprit d'une voix sombre:
'Les radiations émises au moment de l'explosion ont balayé l'espace et atteint Mars en 14 minutes. Nous sommes chanceux que ce soit la nuit ici car la masse de la planète a protégé la base. Mais je crois que la station spatiale n'a pas eu cette chance.'
Il poursuivit :
'Les sondes extérieures montrent que le niveau de radiations a atteint un sommet en 4 minutes pour ensuite redescendre presqu'au niveau antérieur à l'explosion. Si mon appréciation est juste, nous nous retrouverons avec une étoile rouge dont les émissions correspondront à celles d'avant l'explosion. Il ne semble pas y avoir danger immédiat pour notre survie.'
Le commandant réalisa alors l'ampleur de la catastrophe. Il se passa un long moment et le silence s'établit progressivement dans la salle de contrôle. Tous les regards étaient tournés vers le commandant. Finalement, ce dernier se tourna vers la console de communication, ouvrit les canaux et lança le signal de messagerie générale. Ce signal retentit à travers la base. Instantanément, le personnel s'immobilisa et attendit la suite. Le commandant prit la parole.
'Mesdames, messieurs. Le Soleil_ notre Soleil, est, semble-t'il, subitement passé du stade d'étoile stable au stade de nova. Cette modification soudaine de son activité aura entraîné la perte de la Terre.'
Il s'interrompit quelques secondes pour laisser le temps au personnel d'apprécier l'information, puis reprit :
'Il semble donc que nous soyons les seuls survivants de cette catastrophe.'
Il s'interrompit encore une fois, puis continua :
'Mesdames, et messieurs, nous sommes, tels les occupants de l'Arche, les survivants d'un déluge. Voyons comment nous pourrons y survivre!'
*
Des grondements sourds avaient annoncés l'orage. Ils s'intensifièrent en même temps que les nuages s'étaient accumulés. Une semi-obscurité s'était installée au point que Pierre et Gabriel ne discernaient de l'autre qu'une forme. Un troisième personnage s'était joint à eux. Les grondements s'intensifièrent au point d'être assourdissants. L'orage éclata finalement avec une violence inouïe. Les éclairs déferlèrent à un rythme que Pierre et Gabriel n'avaient encore jamais vue. La voix du patron déchira les tympans :
'Comment as-tu pu désobéir à mes ordres?' entendit-on sortir de partout et nulle part en même temps.
Les grondements emportèrent la voix au loin et on entendit finalement Apollyon répondre :
'J'ai pourtant fait ce que vous avez demandé, Patron !'
'Non !' hurla la voix. Un éclair plus brillant encore avait encore déchiré le ciel et le tonnerre les avait tous assourdi. 'Tu n'as pas exécuté mes ordres ! J'avais dit de nettoyer tout ça! Le nettoyage n'est pas complet : Je le vois ! Je le sens !'
Apollyon frémit et répondit :
'J'ai exécuté fidèlement et complètement les ordres, patron. J'ai poussé la fournaise au maximum. Elle ne peut pas aller plus loin !'
Un autre éclair transperça les nuages avec un énorme fracas. Apollyon continua :
'Dois-je vous rappeler, patron, que c'est vous qui aviez choisi le modèle de fournaise ? Il fallait qu'elle soit ni trop grosse, ni trop petite. Juste ce qu'il faut pour suffire à la tâche !'
*
La vie s'organisa d'abord autour des activités de survie. Puis, quant il fut certain que la base n'était pas menacée de disparition prochaine, on entreprit l'exploration des environs On partit à la recherche des matières premières nécessaires. L'eau fut trouvée, comme on l'avait prévu, sous la calotte polaire, sous forme de glace dont on fit l'extraction. On construisit des dômes supplémentaires pour la culture hydroponiques, puis des dômes d'habitation. Finalement, on put envisager la réactivation des embryons qu'on avait eu la précaution d'emporter depuis la Terre. La vie s'organisa autour d'une coopération totale de tous car il était apparu évident que sans coopération, la survie était menacée. La civilisation reprit son cours et on put même assister à des concerts_ Le temps passa et la colonie prospéra.
*
Avec le temps, les nuages se dissipèrent et la lumière revint. Pierre et Gabriel suivaient avec intérêt l'évolution de la colonie. Puis, un jour, on entendit tonner la voix du Patron :
'Peut-être me suis-je emporté trop vite! Allez, les enfants! Tout le monde en place! On remet ça!
*
L'interphone résonna dans le noir. Le commandant se retourna dans son lit et regarda le cadran mural. Celui-ci indiquait un peu passé une heure trente du matin. Il se leva lourdement, passa son peignoir et s'approcha de la console. Il appuya sur le bouton de communication :
'Qu'est-ce que c'est?'
'Commandant! Ici Jonas. Venez vite au dôme 18! Il est arrivé quelque chose d'extraordinaire!'
Jonas faisait partie de l'équipe d'entretien nocturne, avait un caractère plutôt réservé et n'avait pas l'habitude de manifester une telle émotion. Le commandant s'habilla et sortit. En chemin, il croisa Thomas, l'astronome, qui semblait lui aussi bien excité.
'Commandant! Il faut que vous voyez ça tout de suite! Une ...'
'Pas maintenant, Thomas! On m'appelle pour une urgence. On en reparlera après!' Et il continua rapidement son chemin, laissant l'astronome sur place.
Le dôme 18 faisait partie du secteur agricole, un peu à l'écart de la base. Pour s'y rendre, il fallait passer deux sas car les odeurs tenaces de culture avaient la mauvaise habitude d'envahir la base de temps à autre.
En entrant dans le dôme, le commandant se rappela soudain que ce dôme était réservé à l'élevage. Il constata qu'un attroupement s'était formé autour d'une stalle. Manifestement la nouvelle s'était répandu rapidement. Il s'approcha et, poussant du coude, il se fit un chemin jusqu'à l'avant où il figea sur place.
Là, au milieu de la stalle, entourée de bestiaux, la préposée de nuit avait accouchée et son enfant reposait dans la mangeoire.
Le commandant leva les yeux avec un pressentiment. Tout au-dessus d'eux brillait une nouvelle étoile.